L'évacuation du camp

Le contexte historique

L’année 1944 est marquée par la déroute des armées nazies. L’Allemagne hitlérienne est aux abois.

A l’Est, les Soviétiques ont libéré la totalité de leur territoire et sont en Pologne.
La Roumanie, alliée des nazis, rompt ses relations diplomatiques avec l’Allemagne.
La Finlande demande l’armistice avec l’URSS.


A l’Ouest, les Alliés occidentaux ont débarqué en Normandie le 6 juin et le 15 août en Provence.
La campagne de France, après les durs combats de Normandie, se transforme en débâcle pour les
Allemands. Le 25 août, Paris est libérée.


L’avancée fulgurante des troupes alliées menace l’Est de la France, en particulier l’Alsace annexée où se trouve le camp de concentration de Natzweiler.
Les nazis ne peuvent concevoir que les déportés du camp, environ 6 000, soient libérés.

 

 

L'évacuation

Le 1er septembre 1944, l’Inspection des camps de concentration, située à Oranienburg en Allemagne, ordonne l’évacuation du camp.
Cet ordre est transmis au commandant du camp, le SS-Sturmbannnführer Fritz Hartjenstein. Il rédige immédiatement l’ordre suivant :

A) Conformément à l’appel téléphonique de l’Amtsgruppe D en date du 01/09/44, le KL-Natzweiler doit être évacué.

B) Les instructions suivantes sont données pour mener à bien cette action.


1) Le 02/09/44 à partir de 18h00, la direction de la Reichsbahn (société des chemins de fer allemands) de Karlsruhe mettra 6 trains à disposition pour le transport des détenus vers le KL-Dachau. Le SS Unterscharführer Sedlmayer doit se mettre en relation avec la gare de Rothau pour organiser l’arrivée et le départ de ces trains.
Communication à la Kommandantur, Abt. III, et à la compagnie de garde.


2) L’Abteilung III (section détention) doit organiser les transports en faisant en sorte que chacun compte environ 1 000 détenus. Il faut prendre en compte pour cela le fait que les détenus en bonne condition physique peuvent être davantage entassés que ceux qui sont malades ou inaptes au travail. Les transports comprenant les détenus en bonne santé peuvent donc compter 1 100 ou 1 200 hommes en fonction de la composition des trains et des wagons.


3) L’Abteilung III doit prévoir des récipients pour les besoins des détenus. Chaque détenu doit avoir un couvert, cuillère et gamelle. L’Abteilung III avertira la Kommandantur de chaque départ. En ce qui concerne le transport des malades et des détenus hors d’état de marcher, on utilisera les camions du service automobile et les deux Buldog de l’Amt W 1 de Rothau. Les camions doivent être demandés au responsable du service automobile. Les camions et les Buldog doivent être couverts durant le trajet entre le camp et la gare, et les détenus toujours accompagnés de gardiens.
Pour la mise à disposition des Buldog et des remorques, le service automobile doit se mettre en rapport avec le SS-Standartenführer
Blumberg. Les détenus malades et incapables de marcher doivent être transportés en un ou deux convois sous une étroite surveillance.
Pansements et instruments médicaux doivent être emportés. Il faut répartir en nombre suffisant le personnel soignant. L’évacuation des malades est placée sous la direction du SS-Standortartz, SS-Obersturmführer Rohde.


4) L’Abteilung II (section sécurité) et l’Abteilung III doivent étroitement collaborer pour fixer le plus exactement le nombre de détenus évacués et pour en dresser les listes nominatives. Chaque responsable doit être muni d’une liste. Le transfert des autres documents se fera après celui des détenus.


5) Le camp et ses dépendances doivent être laissés dans un parfait état de propreté et d’ordre.


6) Le SS-Hauptscharführer Straub remplira sa mission.


7) Les gardiens doivent être répartis en fonction du nombre de transports.
Pour chacun d’eux, il faudra déterminer qui en aura la responsabilité et qui le conduira. Afin d’assurer le maximum de sécurité, une compagnie de police, forte d’environ 120 hommes, arrivera le 02/09/44 en gare de Rothau et est mise à disposition. La compagnie de garde doit se mettre sans réserve en rapport avec eux. Il convient d’être particulièrement vigilant et de redoubler d’attention durant le transfert des détenus du camp vers Rothau, afin d’éviter toute évasion ou agression par des civils. La population civile doit évacuer les rues. Les hommes doivent être équipés d’un fusil et d’un MP 1 (pistolet-mitrailleur), pistolet et MG (mitrailleuse).
La gare de Rothau et les alentours doivent être évacués. La compagnie de garde veillera à empêcher toute personne d’observer ou de rester stationnée.
Un camion est mis à la disposition des gardiens pour le retour au camp.
Le ravitaillement pour une durée de trois jours doit être prévu.
Les gardiens qui accompagneront les détenus au KL-Dachau devront sans exception retourner au KL-Natzweiler.


8)L’intendance doit préparer le ravitaillement pour trois jours. […] Le transfert des appareils, objets et vêtements se fera après évacuation des détenus.


9)[…] Le matériel roulant restera au KL-Natzweiler après l’évacuation des hommes.


10) Toutes les Abteilungen doivent se tenir prêtes à pouvoir être évacuées après le départ des détenus.


11) Les Abteilungen doivent déclarer, pour le 02/09/44 à 11heures, tous leurs membres et collaborateurs qui doivent être transférés au KL-Dachau afin qu’ils puissent, dès leur arrivée, pouvoir continuer leur travail.


12) Tous les moyens de communication, téléscripteurs, radios, doivent rester sur place. Le commandement et la garde resteront, après l’évacuation et leur
retour, pour l’instant au KL-Natzweiler.

Signé : Hartjenstein.


L’évacuation est préparée dans un délai très court, dans l’urgence mais avec une extrême minutie.
L’ordre de Hartjenstein laisse penser que les SS n’ont pas renoncé définitivement au KL-Natzweiler et espèrent pouvoir le réutiliser si le sort des armes leurs redevenait favorable...

Le camp est évacué principalement en deux journées, les 2 et 4 septembre. 5 518 détenus sont transférés à Dachau. Un autre départ a lieu le 20 septembre. Il concerne 401 détenus.

Ces déportés sont immédiatement immatriculés au KL-Dachau. Mais beaucoup n’y séjourneront que peu de temps. Rapidement, ils seront à nouveau transférés dans les camps annexes du KL- Natzweiler.


Parallèlement, les nazis organisent l‘évacuation des camps annexes les plus exposés à l’avance alliée, ceux se trouvant à l'ouest du Rhin.
Elle concernera environ 5 000 autres déportés, en septembre et octobre 1944.


Ce n’est qu’à partir de la fin du mois, quand l’avancée des Alliés à travers l’Est de la France est estimée à sa juste valeur, que l’évacuation définitive du site est programmée.
Les 16 derniers détenus quittent le camp le 22 novembre 1944, avec les derniers SS de la garnison.





La découverte du camp

Courant novembre, la 3ème division d’infanterie américaine, composée des 7ème, 15ème et 30ème régiments d’infanterie libère Saales et se dirige vers Strasbourg en suivant la vallée de la Bruche.

Le 25, ordre est donné aux fantassins du 7ème régiment de nettoyer le secteur de Schirmeck.

Selon le rapport des opérations, à 13h15, sur les indications d’un villageois, une patrouille de la compagnie K du 3ème bataillon se dirige depuis Rothau vers le village de Natzwiller.

A 4 km de là, les GI découvrent le premier camp de concentration à l’Ouest de l’Europe, quatre mois après l’entrée de l’Armée rouge dans le camp de Lublin-Majdanek, loin vers l’Est…
Le camp est vide d’hommes et de cadavres mais les traces de l’horreur sont palpables.
Les premières photos sont prises.
Le 2 décembre, le Signal Corps américain tourne un documentaire à l'intérieur même du camp. Des rescapés évadés viennent témoigner, des journalistes se rendent sur place.

Le 29 novembre, l’état-major de la 3ème DIUS rédige le premier rapport sur les infrastructures et les déportés du KL Natzweiler.

Dès le 5 décembre 1944, le New York Times publie un reportage sur ce qu’il appelle « l’usine de la mort en Alsace ».

Malgré tout, cette découverte ne marque pas véritablement les esprits. Pour les soldats américains qui ignorent encore la réalité de l’horreur concentrationnaire, il faut continuer la guerre.
L’électrochoc mondial viendra seulement après la libération du camp d’Ohrdruf, annexe de Buchenwald, le 4 avril 1945, avec ses survivants et ses monceaux de cadavres.

A ce moment là, le nom de Natzweiler est presque déjà oublié…