Les exécutions du 15 août 1943.

Au cours de l'été 1943, une tentative de rébellion est organisée par un groupe d'officiers et de sous-officiers de l'Armée Rouge travaillant à la carrière.
Bien que larvaire, cette tentative est réprimée avec une extrême brutalité par les autorités du camp.
Dénoncés, quatre des organisateurs sont pendu.

Les témoignages divergent sur le sort d'un cinquième homme. Pour l'un, il aurait été abattu au pied de la potence, pour l'autre, les SS ne l'auraient pas exécuté.
Les archives SS ne mentionnent que quatre exécutions ce jour là.





Témoignage du lieutenant de l'Armée rouge Ivan Krivonogov Pavlovich.

"A l’appel, les SS du camp ont couru le long des rangs avec des chiens, ont crié et nous ont comptés tout en distribuant des coups.
Finalement, l'équipe s'est remise au travail. Pendant que les punis montaient sur le sommet pour charger du sable, Emil et moi nous sommes allés sur la route derrière la caserne et nous avons vu les Russes, les mains liées qui se tenaient face aux barbelés à une distance de dix mètres l'un de l'autre. Ils étaient épuisés, sur le point de tomber. Des tours de guet, les SS les regardaient en braquant les mitrailleuses. " Regarde, me dit Emil, le troisième est le major Socier ". Grand, aux cheveux noirs. Kondrat, l’interprète, a dit que le commandant l'avait « gardé au frais ». C’est Ilya Reznikov qui a trahi.
Seize camarades ont eu les mains déliées et ils ont pu s'asseoir sur les couchettes. Six autres, menottes aux poignets, ont été autorisés à s'allonger, mais c’était impossible. Ils ont marché toute la nuit. Ils se contentaient de gémir, essayant de ne pas nous réveiller, s'asseyant de temps en temps au bord des couchettes. Après cette première nuit atroce au petit-déjeuner, nous les avons nourris et ils ont bu de l'eau. Dès que la cloche a sonné, les SS ont sorti les six détenus qui ont reçu l'ordre de rester debout toute la journée.
Les SS se rendaient de temps en temps au block cellulaire, battant plus particulièrement les six camarades. Ils étaient prêts à être pendus, mais les fascistes n'étaient pas pressés d'appliquer la sentence et chaque jour ils inventaient une nouvelle punition.
Les mains des camarades étaient menottées si étroitement que sous les bracelets la peau était déchirée, les plaies infectées et la chair en décomposition visible. Mais ils ont tenu le coup et nous ont frappés par leur résilience. Ils n’ont pas renié leurs actes, ne se sont pas plaints de leurs souffrances, ils ont essayé de retenir leurs gémissements et n'ont répété qu'une chose : « La fin viendrait bientôt !» L'un d'entre eux a succombé aux mauvais traitements. [Il s'agit de Figotowisch Wassili, décédé le matin de l'exécution. NDRL].
Notre cœur était déchiré par la pitié et la sympathie mais nous ne pouvions pas les soulager. Nous leur avons donné du pain, porté des cuillères de soupe aux lèvres et les avons réconfortés du mieux que nous pouvions.
Dimanche, on a appris qu'aujourd'hui les cinq prisonniers russes, responsables de la tentative d'évasion, seraient pendus.

L'un d'eux était un compatriote de Gorki, ma ville natale. Il m'a dit son nom et son prénom, il m'a demandé de raconter à sa famille (si je restais en vie) les circonstances de sa mort. J'ai répété son adresse plusieurs fois.
Sachant qu'ils seraient pendus dans quelques heures, il m'a raconté toute l'histoire de l'évasion qu'ils avaient planifié.
Vous savez, ce Sokira était un homme comme il y en a peu. Il a organisé un grand groupe d'évasion. Il savait où les Allemands stockaient de l'essence et il voulait la faire exploser pour créer un climat de panique chez les gardes. À ce moment-là, d'autres prisonniers auraient dû, selon le signal convenu, attaquer les sentinelles, les tuer et saisir les armes, puis désarmer les gardes du camp et libérer tous les prisonniers, créer un détachement, rejoindre les bois et combattre les fascistes. Sokira avait un lien avec les partisans. Tout était prêt...

A douze heures, la cloche du camp a sonné le rassemblement.
Le commandant a annoncé que tous les Russes resteraient sur place après l’appel.
Les autres prisonniers ont rejoint leur baraque, c'était l'heure du déjeuner, et nous avons été rangés en colonnes et conduits au crématorium. Devant lui, nous avons été placés de manière à ce que tout le monde puisse voir ce qui se passait. Sur une poutre, cinq cordes étaient déjà suspendues et, sous elles, se trouvait un support commun, prêt à tomber d'une simple poussée. Cette structure simple semblait si sombre et menaçante que nous avons détourné le regard.
Les cinq condamnés ont été sortis du block cellulaire. Ils ont marché les mains liées dans le dos, la tête levée. Un par un, ils montèrent sur l'échafaud vacillant et chacun se dressa devant sa propre corde. Il n'y avait pas de confusion ou de peur sur leurs visages. Ils s'étaient déjà préparés pour cette dernière minute et ils avaient rassemblé leur courage pour montrer leur mépris de la mort. Deux Allemands leur ont mis les cordes autour du cou.
Un des camarades voulu crier quelque chose, mais un SS lui a tiré dessus avec un pistolet. Au même moment, le commandant donna le signal et les SS ont poussé le support. Nos camarades se retrouvèrent pendus l'un à côté de l'autre ...
Le commandant du camp s'est rendu au milieu du camp et, par l'intermédiaire d'un interprète, a annoncé que tous ceux qui décideraient de s’évader seraient pendus à la même poutre.
Mais plus les Allemands se déchaînaient, plus l'esprit de  résistance des prisonniers progressait et se fortifiait...

Traduit du russe.

Témoignage de déportés NN français

« Peu de temps après notre arrivée, une fouille générale eut lieu dans le camp. Les SS recherchaient « un plan d’évasion » dont les détenus « partisans soviétiques » étaient accusés.
Trois cents soviétiques devaient, parait-il, s’évader de la brigade de travail de la grande carrière (leur Kommando).
[…]. L’affaire avait commencé avant notre arrivée. Elle « rebondissait" avec cette fouille générale.
Au bout du scénario macabre, cinq officiers et sous-officiers de l’Armée Rouge étaient voués à la pendaison publique.
Auparavant, ils devaient subir d’horribles sévices restant en permanence les mains attachées derrière le dos, par une paire de menottes serrées au maximum. Chaque jour, ils devaient être présents aux appels, puis ensuite se tenir au garde à vous devant leur baraque, du matin au soir, par n’importe quel temps.
 Ce calvaire, prélude à la pendaison, durait depuis six semaines ! Les menottes avaient pénétré dans les chairs gonflées des poignets et les plaies s’étaient infectées, elles grouillaient d’asticots.
[…] Ce n’est qu’après ce calvaire-agonie que la séance de pendaison publique fut programmée.
 Innovation ! Les cinq potences étaient accrochées à une grosse poutre installée à cet effet, non pas sur la place d’appel, mais sur la plate-forme en contrebas du camp, là où le crématoire était en construction.
 C’était un dimanche matin. La pendaison se fit en public.
Quatre corps pendaient déjà au bout de la corde. Arriva le tour du cinquième. Il monta sur l'escabeau. Un SS lui passa la corde au cou. Plusieurs minutes s'écoulèrent, puis le SS retira la corde et fit descendre le détenu soviétique (le sous-officier Rasnikov) pour lui dire que cela devait lui servir de leçon. [...]
Les corps ne furent décrochés que le soir. »

In « 1943-1945. La résistance en enfer. Roger Leroy. Roger Linet. Max Nevers. Editions Messidor. 1992.