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Bertrand HERZ, Déporté

     

Les textes sont sous la responsabilité de leurs auteurs respectifs.
Ils traduisent des points de vue personnels et divers.

Je suis né le 24 avril 1930, dans une famille juive française installée dans la banlieue ouest de Paris. Mon père, ancien combattant de 1914-1918, très marqué par cette guerre, d’esprit très patriote et nationaliste, manifestait une très grande méfiance vis à vis d’Hitler, du  militarisme et de l’impérialisme des Allemands, des « Boches ». Bien qu’âgé seulement de 9 ans ½ à la déclaration de la seconde guerre mondiale, j’avais été assez marqué par ces prises de position.
Pendant les années 1940-1942 à Paris, j’adhérais à l’état d’esprit très hostile des collégiens de 12-13 ans vis-à-vis de l’occupant détesté, et j’ai été l’objet de manifestations de solidarité de quelques camarades lorsque j’ai porté l’étoile jaune.

A la suite de l’aggravation des mesures antisémites en zone occupée, la famille (mes parents, ma sœur et mon frère aînés, et moi-même), est passée clandestinement en septembre 1942 dans la zone Sud, à l’époque encore non occupée, et s’est installée à Toulouse. Le 11 novembre 1942, la zone Sud ayant été envahie par la Wehrmacht, nous nous sommes retrouvés, Juifs, face à la menace allemande. Certes, à Toulouse en 1943-1944, on s’efforçait de mener une vie normale. Mais la  menace constante de l’arrestation, la nouvelle de l’arrestation en avril 1944 de toute une famille de cousins ont évidemment attisé, chez moi comme chez mes proches, la peur et la haine de l’occupant.

Mon père, ma mère, ma sœur et moi-même avons été arrêtés à Toulouse le 5 juillet 1944, probablement sur dénonciation, mon frère échappant à l’arrestation.
Les 170 Juifs arrêtés depuis quelques semaines dans la région n’ont pas été déportés à Auschwitz (ce qui, vu mon âge, m’a probablement évité d’être immédiatement gazé). Ils ont été dirigés en compagnie de 1 000 déportés politiques et résistants, le 30 juillet 1944, vers les camps de Buchenwald (matricules 69000) pour les hommes et Ravensbrück pour les femmes et les enfants. J’ai été, m’a-t-on dit, le plus jeune déporté de France à Buchenwald, à 14 ans, à une époque où il y avait très peu d’enfants dans ce camp, les filles ainsi que les     garçons plus jeunes que moi de notre convoi ayant suivi leurs mères à Ravensbrück. J’ai été interné plus de 4 mois avec mon père dans le petit camp de Buchenwald, puis nous avons été dirigés vers le kommando extérieur de Niederorschel, à 80 km au nord-ouest du camp principal.
Mon père y est mort d’épuisement le 27 janvier 1945, et j’ai été évacué le 1e avril par une marche de la mort vers Buchenwald, où j’ai été libéré le  11 avril. Ma mère était morte entre temps, le 29 décembre 1944, au Revier de Ravensbrück ; ma sœur a été délivrée par la Croix-Rouge suédoise en avril 1945.

A Buchenwald, je n’ai pratiquement jamais eu de contacts avec des opposants allemands au nazisme, si l’on excepte le kapo « rouge » de mon kommando, dont je n’ai appris que bien après la guerre le rôle qu’il avait joué pour aider et protéger les internés de ce camp. Enfant de 14 ans, isolé, car ayant rapidement perdu mon père, et sans nouvelles de ma mère loin de moi, je considérais l’Allemand, quel qu’il soit, nazi ou pas, comme le responsable de mes souffrances et de mes malheurs. Il devait payer pour ça, et mon esprit de vengeance m’a fait applaudir des deux mains les ruines de  Francfort lors de mon retour vers la France.

Mes idées ont évolué progressivement après mon retour en France. D’abord, dans le but, conscient ou non, de me « reconstruire » après ces    épreuves, je me suis complètement immergé dans des études difficiles, qui m’ont conduit à l'Ecole polytechnique, la contrepartie étant que j’ai complètement rayé le souvenir de mes épreuves dans les camps. Je n’y ai jamais inclus une quelconque idée de pardon pour les bourreaux,       simplement une distanciation d’avec cette période terrible de mon enfance, et pendant 45 ans je n’ai pas parlé de déportation, me consacrant uniquement à mes vies familiale et professionnelle.

Acquérant avec l’âge  une maturité politique, je me suis formé progressivement une idée différente des rapports avec les Allemands d’après-guerre : il n’était pas possible d’imputer les crimes nazis aux générations suivantes qui n’avaient pas pu y prendre part. Tout en manifestant un recul instinctif quand je croisais des Allemands de la génération de la guerre, j’ai repris des contacts normaux avec l’Allemagne, en faisant notamment du tourisme, et mes enfants ont participé à des échanges  avec des enfants de familles allemandes. Ce n’était pas nécessairement la règle dans la communauté juive française, encore sous le choc de la Shoah,

A l’âge de la retraite, j’ai décidé de m’impliquer dans le travail de mémoire de la déportation, en raison  notamment de la montée de l’extrême droite. Des camarades m’ayant demandé de m’occuper du Comité international de Buchenwald, j’ai noué de nombreux contacts avec les autorités allemandes en charge de la mémoire des crimes du nazisme et des Mémoriaux des camps, avec certaines autorités politiques qui les soutiennent, et avec les jeunes nés bien après la guerre.

J’ai constaté que les Allemands des générations actuelles, ont, dans leur majorité, effectué un très grand effort pour assumer la mémoire des      atrocités de la période la plus tragique de leur histoire, la période nazie. Peu de pays ont à ce point refusé de fermer les yeux sur les crimes commis par les générations précédentes.

La volonté de l’Allemagne  démocratique de perpétuer la mémoire des crimes commis en son nom, et la considération qu’elle entraîne de la part des pays jadis victimes du nazisme, est une des composantes de la réconciliation des peuples qui a pour nom l’Europe.
Il faut dire aux jeunes générations que, si elles peuvent vivre aujourd’hui dans une Europe pacifiée, elles le doivent à ceux qui, soldats et résistants, ont lutté pour abattre le nazisme. Elles le doivent aussi à  ceux qui, notamment en France, et sans occulter le souvenir des épreuves subies et des combats menés, ont volontairement choisi de tendre la main à l’ennemi d’hier pour remplacer la haine par l’amitié.
Mais la cohésion de l’Europe et sa vie démocratique restent menacées par la renaissance de l’antisémitisme, du racisme et de la xénophobie. Pour mieux les combattre, il faut avoir constamment présent à l’esprit l’exemple du nazisme, qui fut la  forme la plus terrifiante de la négation de l’homme. Ceux qui participent à la formation des jeunes générations  à leur condition de citoyen européen, enseignants, autorités politiques, anciens résistants ou déportés, doivent les aider de toutes leurs forces dans ce combat.

Bertrand HERZ
Déporté

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