GALERIE Remise de l'insigne de commandeur à M. Rolinet - 8 septembre 2015 | STRUTHOF

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Remise de l'insigne de commandeur à M. Rolinet - 8 septembre 2015

     

Remise de l'insigne de commandeur de la Légion d'Honneur à M. Rolinet, résistant déporté, président de l'Amicale de anciens déportés de Natzweiler, par M. Todeschini, Secrétaire d'Etat auprès du Ministre de la Défense, chargé des Anciens Combattants et de la Mémoire.

 

Discours prononcé par M. le Secrétaire d'Etat

"Cher Pierre Rolinet,

Je suis particulièrement heureux de vous accueillir dans ces locaux pour vous remettre ce soir les insignes de Commandeur de la Légion d’honneur. Depuis toujours, cette décoration vient récompenser les hommes dits honorables. Honorables parce qu’ils ont combattu. 

Mais votre champ de bataille à vous ne fut pas une ligne de front terrestre ; vos camarades de combat ne portaient pas d’uniforme militaire ; vous n’avez pas conduit de char ni piloté d’avion, et votre victoire ne s’est pas accompagnée du son de la trompette. 

Pourtant, vous étiez bien un soldat. 

Un soldat de la France libre. Un soldat de la Liberté. 

Le 17 juin 1940, Pétain réclamait l’armistice, soutenu par une majorité de Français croyant échapper à la guerre. Vous n’étiez pas de ceux-là. 

Ouvrier chez Peugeot dans le Doubs, vous militez dans une association de jeunes protestants avant de rejoindre la résistance en 1942, au sein du groupe Organisation Civile et militaire du pays de Montbéliard. 

Vous avez vingt ans. L’âge de l’insouciance et des illusions. Ce fut pour vous l’âge du devoir et des responsabilités. Vingt ans, et déjà une grande fidélité à la France, à ce qu’elle représente, à ses valeurs aussi, incompatibles avec l’idéologie nazie. 

Avez-vous alors l’impression d’accomplir quelque chose d’exceptionnel ? Certainement pas. Vous dites n’avoir fait que votre devoir. Le refus du STO auquel vous échappez en entrant dans la clandestinité, le transport d’armes et le travail de renseignement, tout cela vous semble couler de source, à vous et au groupe de lycéens que vous encadrez au lycée de Glay (dans le Doubs) où vous êtes surveillant.

Rien ne vous obligeait à vous engager dans l’armée des ombres qui rejoignit, par la voix d’André Malraux, Jean Moulin au Panthéon en 1964. Rien, sinon justement votre sens de l’honneur.

C’est plus que votre devoir que vous avez accompli, cher monsieur. Car vous engagiez votre vie pour la survie de votre pays et de vos camarades. Une vie qui faillit basculer en novembre 1943.

Vos camarades sont surpris lors d’un transport d’armes. Vous êtes alors arrêté et vous entrez dans l’engrenage mortel qui a broyé tant de vos compagnons de lutte : la prison et la condamnation à mort. Vous avez 21 ans et vous êtes prêt à mourir avec le sentiment du devoir accompli.

Ce qui vous attendait en réalité était pire que la mort : deux lettres allaient sceller votre destin. NN, pour Nacht und Nebel, Nuit et Brouillard. Classé dans cette catégorie inventée par les nazis pour faire disparaître les résistants de toute l’Europe, vous auriez dû être effacé à tout jamais.

Vous êtes déporté le 14 avril 1944 au camp de concentration de Natzweiler Struthof, dans le même convoi que Robert Salomon, qui restera à vos côtés pendant toute l’épreuve et qui demeure aujourd’hui encore votre frère d’armes, votre frère d’âme, votre frère de cœur. Je le salue très respectueusement. 

Cher Pierre Rolinet, je ne souhaite pas décrire l’horreur que vous avez quotidiennement subie à Natzweiler puis à Allach, kommando de Dachau. Votre parole qui inlassablement raconte, transmet, interpelle, enseigne, a bien plus de prix que la mienne. 

Je voudrais simplement souligner ce fait, qui me semble remarquable entre tous : au fin fond de l’horreur, vous avez toujours gardé l’espérance et vous avez été pour vos camarades, toujours, un ferment d’humanité. Vous avez partagé votre pain avec eux comme ils ont partagé le leur avec vous. 

Vous avez tenu la main du général Frère durant son agonie dans le Revier et recueilli ses dernières paroles. 

Cette solidarité dans le camp est le plus bel exemple de ce que l’homme peut accomplir de grand. Elle allait à l’encontre de toutes les visées nazies, elle allait aussi à l’encontre des instincts primitifs et égoïstes de survie, elle voyait plus loin : l’humanité ne peut être sauvée que dans son ensemble.

Revenu en France le 27 mai 1945, vous êtes un survivant, reconnu par l’Etat comme Combattant volontaire de la résistance. Vous êtes aussi un homme différent, non pas endurci par l’épreuve, mais habité d’une profonde empathie pour vos prochains. Tous ceux qui vous fréquentent connaissent la gentillesse naturelle qui se dégage de vous, votre refus des conflits, votre amabilité courtoise et attentive à la parole de l’autre.

Dans la France qui se rebâtit, vous construisez votre foyer avec Jacqueline, qui est pour vous une alliée précieuse et avec laquelle vous avez trois fils. L’un d’eux, hélas, disparaîtra brutalement, ajoutant une nouvelle épreuve à celles que vous avez déjà traversées. Les autres grandissent et perpétuent, avec leurs enfants, votre message d’humanité. Je les salue ici.

Votre héritage moral, cependant, dépasse les limites de votre famille. Parallèlement à votre carrière de cadre aux usines Peugeot de Sochaux, et plus encore après votre retraite, vous vous engagez dans un nouveau combat, celui de la transmission.

Président de l’Amicale française des anciens déportés et familles de Natzweiler-Struthof, membre de la Commission exécutive du Struthof, membre du conseil d’administration national de l’UNADIF, vous êtes également actif au sein de votre département, notamment avec le Musée de la résistance et de la déportation de Besançon, dont j’ai eu le plaisir, très récemment de rencontrer le maire, M. Jean Louis Fousseret, afin d’évoquer le projet qu’il porte pour ce musée. 

Vous racontez aux jeunes votre histoire de résistant déporté, avec la même patience, le même souci du détail, et surtout la même émotion. 

Les questions fusent, apparemment naïves, en réalité très logiques : comment vous faisiez pour dormir ? Est-ce que vous pouviez vous évader ? Et en particulier celle-ci : « Avez-vous eu envie de tuer des Allemands » ?

La réponse est « non ». Soldat de la France Libre, vous étiez surtout un combattant de la paix, un combattant pour la paix. Vous avez, dès la Libération, privilégié les voies de la réconciliation et de la construction européenne. 

Entendre de votre bouche que la haine est inutile et la vengeance dangereuse, voilà une leçon pour nos jeunes ! Une leçon d’humanité, vous qui aviez connu ce qu’il y eût de plus inhumain.

Vous les encouragez à s’intéresser à l’histoire pour qu’aucun d’eux ne puisse dire qu’il ne savait pas ; à comprendre les faits, car vous êtes persuadé, comme Hannah Arendt, que « c’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal ». Cette phrase conserve aujourd’hui encore, toute sa pertinence.

Vous êtes pour l’Etat et notamment pour le ministère de la défense un allié de poids dans l’organisation des cérémonies nationales – encore le 26 avril dernier lorsque le président de la République François Hollande s’est rendu en visite sur le site du Struhtof. Vous travaillez en parfaite entente avec l’équipe du Centre européen du résistant déporté. Et je crois savoir qu’un historien travaille actuellement à votre biographie, ce dont nous nous réjouissons car c’est encore une façon de prolonger votre engagement.

Pierre Rolinet, vous avez été un combattant de l’ombre et un homme de lumière. Votre engagement répondait et répond à votre sens de l’honneur. Votre honneur aujourd’hui nous engage à suivre ce chemin".

Discours de M. Pierre Rolinet

Monsieur le Ministre et cher Parrain,

Mesdames Rose-Marie Antoine, Frédérique Neau-Dufour,

Monsieur le président Jacques Vistel,

Chers amis,

En 1942, lorsque je me suis engagé dans la Résistance pour défendre ma Patrie et retrouver la liberté, je ne pouvais envisager que, des années plus tard et après de nombreuses péripéties, je me trouverais un jour ici, invité au Ministère pour recevoir de votre main, Monsieur le Ministre, cette prestigieuse décoration : la Croix de Commandeur de l’Ordre national de la Légion d’honneur.

C’est une grande émotion pour moi aujourd’hui et croyez en toute ma reconnaissance.

C’est un grand honneur qui me rend heureux et je le ressens comme une récompense de tous mes engagements pour une cause qui me tient tant à cœur. Témoigner fut un devoir pour chaque déporté qui a eu la chance de rentrer. C’était essentiel, pour chacun d’entre nous, que le monde sache ce qui s’était passé.

Nous avons vécu, dans les camps, un véritable calvaire, des moments de détresse terribles, où nous nous trouvions entre les mains de fanatiques qui avaient droit de vie ou de mort sur chacun d’entre nous. Tout était organisé et tout était prévu pour nous faire disparaître. Nous avons connu le pire ! Mais grâce à notre résistance, à cette fraternité de tous instants qui existait entre les déportés, à cette solidarité organisée dans la clandestinité, certain de nos camarades ont pu rentrer.

Si je suis ici aujourd’hui, c’est bien grâce à cette solidarité qui m’a sauvé la vie et qui a influencé, depuis, toute mon existence.

C’est toujours avec une émotion certaine que je le rappelle.

Cette fraternité entre déportés a toujours perduré ; au-delà de nos différences culturelles ou sociales, nous avons toujours eu un grand plaisir à nous retrouver et à vivre des temps de partage. Malheureusement, les années passent et nous restons très peu nombreux !

2015 restera une année particulière pour le camp de Natzweiler-Struthof, Monsieur le Président de la République étant venu y commémorer le 70ème anniversaire de la libération des camps de concentration.

Je remercie Monsieur François Hollande et tous ceux qui se sont impliqués pour la réussite de cette cérémonie de commémoration. Nous sommes très contents que cet événement ait eu un fort retentissement médiatique, permettant ainsi de mieux faire connaître le seul camp de concentration présent sur le sol français.

L’Amicale est toujours très engagée pour des actions particulières au sein du Centre européen du résistant déporté et nous sommes en parfaire harmonie avec toutes les personnes qui y travaillent, que nous apprécions énormément, et qui me rendent de si grands services. Qu’ils en soient ici vivement remerciés.

Je remercie chaleureusement mon parrain, Monsieur le Ministre, Mesdames Rose-Marie Antoine et Frédérique Neau-Dufour qui ont engagé les demandes afin que j’obtienne cette promotion, ainsi que tout le personnel du Ministère et du CERD qui ont organisé cette cérémonie. Je remercie également toutes les personnes qui ont tenu à m’entourer en cette journée si importante pour l’Amicale et pour moi.

Un grand merci à ma famille, elle m’a sans cesse encouragé à témoigner et à m’investir. Mes enfants et petits-enfants, qui ont pu se libérer, sont présents aujourd’hui.

Je veux exprimer à mon épouse toute ma reconnaissance car elle m’a aidé et soutenu dans tous mes engagements.

J’ai cependant un grand regret, : ne pas avoir parmi nous Robert Salomon, retenu par une grave maladie et représenté, ce soir, par son fils Alain. Arrêtés ensemble, frères de misère, nous sommes toujours restés très unis, heureux de souvent nous retrouver pour défendre les mêmes causes.

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